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Sauvage
mercredi, mars 26, 2003
 
EDWARD SAID est un essayiste palestinien et professeur à l'Université de Columbia à New York.

Il faut préciser que Saïd est le prototype le plus achevé de ce que l’on considère, avec un certain cynisme, comme étant un intellectuel.

Il prétend que l’intellectuel est un amateur. Autrement dit, qu’il pratique une discipline, sans jamais devenir un spécialiste. Il est donc un généraliste. Sa prétention et sa force résident dans le fait qu’il maîtrise plusieurs sujets, non pas comme un collectionneur, mais comme un homme qui veut aller à l’essentiel, parce qu’il croit qu’avoir une vision globale est la façon la plus appropriée de saisir et d’apprécier le monde et sa diversité.

Une société qui méprise, aujourd’hui, à ce point l’intellectuel, et nous avons eut, dernièrement, un mini(et speudo)-débat sur le fait que les intellectuels n’avaient rien n’a dire devant la situation qui nous préoccupe tous, mais, qui par ailleurs, vénèrent ses Stars, ses Artissses de l’artifices, n’a certainement pas la possibilité d’avouer qu’elle est cohérente. Soyons honnête !

Lorsque vous supposez que le langage et la terminologie des intellectuels sont hermétiques, est-ce qu’on l’on parle de généralistes ou de spécialistes ?

Nous vénérons la réussite et la popularité. Autrement dit, dans la majorité des cas, le plus petit commun dénominateur.

Penser exige tellement de lenteur et d’approfondissement que, même une vie ne saurait suffire.

Et il n’est pas question, ici, d’opinions, mais de penser…

Ce qui n’est pas donné à tous…faute de temps ou de talent...

« La marche unilatérale des États-Unis vers la guerre est le symbole du détournement d'une République puissante par un petit groupe d'individus qui n'a jamais vraiment été élu.

La guerre qui se prépare est la plus impopulaire de l'histoire moderne.

Aujourd'hui, beaucoup d'États-uniens pensent qu'il est trop tard pour revenir en arrière et que leur pays court à la catastrophe. En effet, même l'opposition démocrate ne dénonce pas la politique de George W. Bush. Au Congrès, le lobby sioniste, l'extrême droite chrétienne et le complexe militaro-industriel, trois groupes extrêmement minoritaire mais influents, font passer toutes leurs idées sans contestation ni débat.

Ces groupes tiennent aussi les médias qui ont fait disparaître de leur antenne tout propos dissonant et participent pleinement à l'effort de guerre. Les discours vont tous dans le même sens : on parle des 17 résolutions que l'Irak n'a pas respecté mais pas des 64 résolutions non respectées par Israël, on ne parle pas plus des souffrances du peuple irakien causées par douze années d'embargo.

La junte de Bush ment aux Américains sur les véritables buts de sa guerre privée. On ne dit pas à la population que Wolfowitz, Feith, Perle et Donald Rumsfeld, dont aucun n'est élu, veulent depuis longtemps une guerre en Irak, puis une autre en Iran et l'annexion par Israël de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. On ne compare pas le nombre de Palestiniens tués par Israël, avec le soutien de Washington, aux nombres de morts causés par Saddam Hussein.

Les États-Unis glorifient la démocratie dans les discours, mais elle est en fait humiliée par une petit groupe d'hommes influents.»



lundi, mars 24, 2003
 
A Porto Alegre, les ONG revendiquent une responsabilité pénale pour les firmes.

«La mondialisation de la justice avance. Mais reste schizophrène. Après des décennies de mobilisation de la société civile, elle s'attaque désormais à l'impunité des chefs d'Etat. La mise sur les rails de la Cour pénale internationale en témoigne. Mais elle laisse encore de côté la responsabilité pénale des entreprises.

«Il n'existe aucun texte de droit international en la matière, note William Bourdon, avocat et président de Sherpa, une ONG qui enquête sur les violations des droits de l'homme commises par les entreprises. Résultat : les grandes firmes, des acteurs souvent plus importants que les Etats, restent irresponsables politiquement, moralement et juridiquement.»

Les trois plus grandes ONG des droits de l'homme ont, pour la première fois, organisé ensemble la conférence. La démarche était naturelle pour la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), qui proclame depuis toujours l'indivisibilité des droits civils, politiques, sociaux ou économiques. Mais elle s'est fait au forceps pour Amnesty International, qui a changé ses statuts en août 2001. Quant à Human Rights Watch, il suit le mouvement. « Une vraie révolution, confie Rory Mungoven, l'un de ses directeurs. Si on avait mis autant d'énergie à se battre pour "judiciariser" les atteintes aux droits des multinationales qu'on en a mis pour mettre en branle la Cour pénale internationale, on n'aurait pas vingt ans de retard ! »

Le saut intellectuel franchi, reste la méthodologie. Le naming and shaming («nommer et dénoncer») est plus compliqué lorsqu'on s'attaque à de puissants groupes financiers, défendus par des batteries de cabinets d'avocats. Et tout cela tient du casse-tête lorsqu'on se plonge dans l'univers des sociétés écrans, des filiales changeantes et des paradis fiscaux. Mais on peut contourner une justice nationale corrompue ou défaillante en déposant des plaintes devant les tribunaux des pays tiers. C'est ce qui vient de se passer pour TotalFinaElf et ses liens supposés avec la junte birmane. Le pétrolier est accusé de complicité de crimes contre l'humanité en Belgique et accusé de crimes de séquestration en France. Aux Etats-Unis, Unocal, en joint-venture avec TotalFinaElf, est sous le coup d'une procédure civile. Un tournant capital. Si les pétroliers sont condamnés, cela ouvrira des voies incroyables...

L'idée d'un tribunal international pour les crimes économiques et sociaux d'institutions ou d'entreprises pourrait peut-être un jour se matérialiser.»

(Christian Losson, Libération, janvier 2003)







 
«Le problème des drogues est un problème particulier, pour une raison symbolique: la drogue représente la perte de la responsabilité individuelle, le plaisir à la portée de tous à tout moment, un plaisir qui va à l'encontre de la discipline du travail et de la moralité qui sont l'armature de la société contemporaine. C'est le fondement symbolique de l'ordre social qui est mis en quelque sorte en question par la consommation des drogues.»

samedi, mars 22, 2003
 
QUAND LES FIRMES TRANSNATIONALES IMPOSENT LEUR LOI

Une seconde jeunesse pour les comptoirs coloniaux

Sommes-nous entrés dans une nouvelle phase de l'histoire coloniale? Les sociétés industrielles ont d'abord pratiqué, dès le XIXe siècle, la conquête des marchés du Sud, puis l'occupation militaire et l'annexion; au cours de la seconde moitié du XXe siècle, et après les indépendances, les politiques dites "de développement" se sont traduites par des formes inédites de contrôle et de vassalisation. Aujourd'hui, à l'ère de la mondialisation, un type nouveau de colonisation se répand; il n'est plus conduit comme jadis par des Etats, mais par des firmes transnationales géantes.

L'idée, très ancienne, d'un modèle de développement qui serait semblable à celui de l'embryon et qui conduirait, de manière croissante et ininterrompue, de la pauvreté à un état de prospérité générale, est plus dangereuse qu'il ne paraît. Un économiste français, François Partant, l'a fort bien compris: "Les nations développées, affirme-t-il, se sont découvert une nouvelle mission: aider le tiers-monde à avancer sur la voie du développement qui n'est autre que celle que les Occidentaux."

Un rapide coup d'oeil sur la situation du Sud montre une incontestable et troublante continuité depuis l'ère coloniale jusqu'à aujourd'hui: les paysans pauvres, qui "identifiaient la lutte pour l'indépendance au combat pour les terres", n'ont pas obtenu des lopins à cultiver. L 'indépendance nationale a vu la reprise des terres par un nouveau type de colons." C'est, observe l'essayiste Randall Baker, " l'histoire, par essence, d'une continuité ".

Ainsi, Jules Ferry, devant la Chambre des députés, à Paris, en juillet 1885, déclarait: "La question coloniale dans un pays comme le nôtre, dont le caractère même de l'industrie est lié à des exportations considérables, est vitale pour la conquête des marchés. De ce point de vue (...), la fondation d'une colonie est la création d'un marché." Paul Leroy- Beaulieu, auteur du livre très influent, De la colonisation chez les peuples modernes, en 1874, ne disait pas autre chose, tout comme, en Angleterre, Cecil Rhodes ou Lord Lugard.

Pourtant, nombre de pays d'Asie ou d'ailleurs ne souhaitaient offrir aux puissances occidentales ni leurs marchés, ni leur main-d'oeuvre mal payée, ni leurs matières premières tant convoitées. Les pays colonialistes se livrèrent alors à toutes sortes de pressions. Il faudra, par exemple, deux guerres pour contraindre la Chine à ouvrir ses ports aux commerces anglais et français.

L'essor du commerce exigeait d'imposer des concessions toujours plus vastes, créant ainsi des conditions toujours plus favorables aux firmes européennes. Si l'opposition locale était trop forte, si un gouvernement nationaliste ou populiste venait au pouvoir, les puissances européennes avaient recours à l'occupation militaire et à l'annexion.

Sous l'impact du colonialisme et des valeurs occidentales, les sociétés traditionnelles, en Asie et en Afrique, se délitaient peu à peu. Et cela rendait plus facile le maintien des conditions propices au commerce et à la pénétration de l'Occident. Au milieu du XXe siècle, au moment de la décolonisation et des indépendances, les investisseurs et commerçants d'Europe purent enfin opérer à leur satisfaction dans le cadre politique de la plupart des Etats indigènes reconstruits.

Autrement dit: le colonialisme n'est pas mort de l'abandon par les puissances européennes des bénéfices qu'il procurait; mais bien parce qu'elles pouvaient, à ce stade, les obtenir par des méthodes plus acceptables. Et plus efficaces. C'est ce que pensaient les diplomates et les dirigeants économiques qui se réunirent à Washington, à partir de 1939, sous l'égide de l'US Council on Foreign Relations. Ils cherchaient les moyens de plier l'économie mondiale postcoloniale aux intérêts du commerce américain, quand la guerre serait finie. Ces discussions devaient aboutir à la fameuse conférence de 1944 à Bretton Woods où furent fondés la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI).

Le libre-échange revenait, disait-on, à "une compétition sur un terrain plat", sans avantage déloyal. Mais quand le fort attaque le faible, même sur un terrain plat, la partie n'est-elle pas jouée d'avance ? Au moment de Bretton Woods, les Etats-Unis contrôlaient sans partage la sphère politico-économique, l'Europe industrielle se trouvait ruinée par la guerre, et le Japon conquis et vassalisé.

Un siècle plus tôt, c'était l'Angleterre qui prêchait le libre-échange, et pour les mêmes raisons: comme elle dominait l'économie mondiale, le libre-échange servait ses buts commerciaux. De 1860 à 1873, Londres réussit à créer le premier noyau du "système mondial universel de flux virtuellement illimités de capitaux, marchandises et travailleurs", constate l'historien britannique Eric Hobsbawn. Seuls les Etats-Unis restaient systématiquement protectionnistes, ne réduisant leurs droits de douane que de 1832 à 1860, puis de 1861 à 1865, après la guerre de Sécession.

Vers 1870, l'Angleterre a commencé à perdre son avantage sur ses concurrents. Ses exportations chutèrent de 1873 à 1890 puis, de nouveau, au tournant du siècle. Au même moment, les crises prolongées des années 1870 et 1890 sapaient la croyance en l'efficacité du libre-échange. Dans les années 1890 surtout, les pays d'Europe, Belgique, Angleterre et Pays-Bas mis à part, relevèrent leurs droits de douane. Voyant leurs marchés se rétrécir, les firmes se tournèrent alors vers ceux d'Afrique, d'Asie, d'Amérique latine et du Pacifique, rendus accessibles par des cargos à vapeur rapides et de fort tonnage. Pour cela, il fallait conquérir et inféoder des pays où l'on pourrait vendre des produits manufacturés avec profit, sans crainte de la concurrence, sans se soucier de la compétition d'autres pays d'Europe plus efficaces. Ce fut la ruée sur les colonies. En 1878, 67 % des terres émergées du globe étaient colonisées par des Européens. En 1914, la proportion atteignait 84,4%...

Le meilleur et le plus intelligent moyen d'ouvrir les marchés consistait à créer sur place une élite occidentalisée, assujettie au progrès économique, et indifférente à ses conséquences sur la vie de la majorité de ses compatriotes.

La nécessité de créer de telles élites était d'évidence bien comprise par les puissances coloniales. Après la révolte de l'Inde en 1857, le principal sujet de discussion dans les cercles politiques de Londres était de savoir s'il était temps, pour prévenir de nouveaux troubles, de former une élite anglicisée, favorable au commerce, ou si, selon l'opinion la plus répandue, on devait maintenir l'occupation militaire indéfiniment.

Ces élites doivent, bien entendu, être armées, de façon à pouvoir imposer un type de développement qui, par nécessité, entraîne l'expropriation ou l'appauvrissement de la plupart des citoyens. Cela est resté l'un des buts principaux des programmes actuels d'aide: les deux tiers de l'aide que les Etats-Unis octroient aux pays du Sud concernent l'assistance en matière de sécurité, et comprennent notamment un entraînement militaire et des transferts d'armes. La plupart des gouvernements ayant reçu une aide en matière de sécurité étaient des dictatures militaires. Ce fut le cas, dans les années 60 et 70, du Nicaragua, du Salvador, du Guatemala, du Chili, de l'Argentine, de l'Uruguay, du Paraguay, du Brésil ou du Pérou.

Ainsi, lorsqu'un gouvernement défavorable aux intérêts de l'Occident parvenait au pouvoir en Amérique latine, tout était mis en oeuvre par Washington pour le déloger. En 1954, les Etats-Unis organisèrent un coup d'Etat contre le gouvernement guatémaltèque de Jacobo Arbenz, qui avait nationalisé des plantations de bananes nord-américaines. Ils ont récidivé, dans les années 60, contre Cuba et le régime de M. Fidel Castro en organisant, en 1961, le débarquement dans la baie des Cochons; et contre le Brésil, quand Joao Goulart voulut appliquer une réforme agraire et contrôler les agissements des multinationales américaines; puis, en 1965, contre la République Dominicaine. Et encore, en 1973, contre le Chili du président Salvador Allende, puis contre le Nicaragua sandiniste, puis contre la Grenade, et aussi, en 1989, contre le Panama.

De la même manière, pendant l'ère coloniale, les puissances européennes n'ont pas cessé d'envoyer des troupes à la rescousse de régimes vassaux confrontés à des révoltes populaires. La France et la Grande-Bretagne ont ainsi concouru à réprimer en Chine la rébellion du mouvement taiping (1854), puis écrasé le soulèvement xénophobe des Boxers (1900); en 1882, Londres a envoyé des troupes pour aider le khédive Ismail à mater la révolte nationaliste de l'Egypte.

Les pouvoirs occidentaux ne font pas autre chose de nos jours. Lorsque, en 1964, un coup d'Etat menaçait le président-dictateur Mba du Gabon, la France a dépêché des parachutistes pour le remettre au pouvoir. Ces troupes sont restées auprès de son successeur, le président Omar Bongo, que l'essayiste français Pierre Péan définit comme "l'élu d'un groupe de Français puissants dont l'influence a perduré au Gabon après l'indépendance". Les Etats- Unis ou le Royaume-Uni n'ont pas montré plus de scrupules à l'occasion dans leurs sphères d'influence.

Dans la mesure où les colonies fournissaient aux métropoles un marché pour leurs exportations industrielles, des travailleurs à bon compte et des matières premières, elles s'en privaient pour leur propre secteur productif. Leur économie interne était ainsi sérieusement affaiblie, les manufactures indigènes vouées à la destruction. C'est ainsi que l'Angleterre a tué, en Inde, l'industrie textile villageoise qui était le sang vital irriguant l'économie du sous-continent. En Afrique de l'Ouest, en 1905, tout produit manufacturé ne provenant pas de France ou d'un pays sous sa domination était taxé d'un impôt qui augmentait son prix, ruinant les commerçants et les artisans locaux.

L'après-guerre a vu se perpétuer la même faiblesse des économies internes. L'Occident a, à peine, autorisé la production d'un tout petit nombre de produits d'exportation. L'exemple typique est le sucre: sous la pression de la Banque mondiale, d'immenses territoires du Sud ont été consacrés à la culture de la canne, alors que l'Union européenne, comme les Etats-Unis, continuaient à subventionner leur propre production de sucre, d'où un effondrement des cours. Comment s'étonner que les termes de l'échange avec les pays pauvres du Sud se soient dégradés?

Si, de 1950 à 1980, un de ces pays cherchait à diversifier sa production, on l'accusait de vouloir mener une stratégie de "substitution des importations", péché capital sanctionné immédiatement par le refus de tout prêt d'ajustement structurel (PAS) auprès du FMI.

Prêter beaucoup d'argent à l'élite complice d'un pays non industriel est, de loin, le meilleur moyen d'avoir accès à ses marchés et à ses ressources naturelles. Pour payer les intérêts, le gouvernement emprunteur devra investir dans des affaires non seulement productives mais compétitives sur le marché international, car les remboursements se règlent en devises, en général en dollars.

Hélas! ce gouvernement du Sud aura fort peu de chances d'y parvenir. Environ 20 % de la somme prêtée s'envole en ristournes à des politiciens et des fonctionnaires. Beaucoup est dépensé en produits de consommation de luxe par l'élite, en infrastructures géantes qui ne rapporteront pas avant longtemps, sinon jamais, et en armes pour éviter le soulèvement des victimes de ce type de développement. Un pays qui emprunte beaucoup se retrouve vite criblé de dettes et tombe sous la coupe des Etats créanciers. A ce moment-là, ceux-ci inscrivent leur domination dans les faits, en soumettant le débiteur au contrôle d'une institution (de nos jours le FMI), qui prendra en main son économie de sorte que les intérêts soient payés avec régularité. Le pays emprunteur devient une colonie "informelle".

Le prêt comme moyen de contrôle

LA technique du "colonialisme informel" n'est pas neuve. Elle a souvent servi pendant l'ère coloniale, en Egypte comme en Tunisie. Le bey de Tunis avait beaucoup emprunté pour renforcer son armée et relâcher ses liens avec la Turquie. Une grande part de la somme empruntée correspondait à des obligations détenues par des Français, qui réclamèrent l'aide du Quai d'Orsay et furent entendus. La gestion du bey devait être soumise à une supervision, technique éprouvée par la France et l'Angleterre et que prolonge le FMI.

La commission mixte franco-tunisienne, créée en 1869, imposa des conditions draconiennes. Elle s'octroyait le droit de collecter et de distribuer les revenus de l'Etat afin de garantir que les actionnaires fussent les premiers servis. Le président William Clinton vient justement d'obliger le Mexique à accepter un accord semblable, en hypothéquant sa principale richesse, le pétrole, en échange d'un prêt de plusieurs milliards de dollars, pour servir de caution aux financiers de Wall Street.

L'ère du développement a, bien entendu, perfectionné la technique du prêt comme moyen de contrôle. On en cache désormais le plus gros sous l'euphémisme "aide", justifiée par la "pauvreté" du tiers-monde, un symptôme de sous-développement, dont le développement semble le palliatif automatique. Pour y remédier, il faut des capitaux et un savoir technique, ce que, précisément, le système des firmes occidentales procure. Selon les mots de John M. Galbraith, "ayant le vaccin, nous avons inventé la vérole".

On érige actuellement en modèle les nouveaux pays industriels comme la Corée du Sud, Taïwan, Singapour ou Hongkong. Or ni Singapour ni Hongkong n'ont beaucoup emprunté pour leur développement. Taïwan a emprunté un peu, au début, mais a su résister à la pression des Etats-Unis pour l'amener à dépenser plus. Seule la Corée du Sud a emprunté de façon notable. Si elle a réussi là où d'autres ont échoué, et racheté sa dette par les exportations, c'est parce que, précisément, elle a su résister aux pressions de la Banque mondiale et du FMI qui insistaient pour qu'elle ouvre ses marchés. Le contrôle des importations et des capitaux a été maintenu par Séoul, comme l'avait fait auparavant le Japon. S'il est clair que le développement exige des capitaux, note l'économiste Cheryl Payer, "dans le monde d'aujourd'hui, la vraie rareté n'est pas le capital mais les marchés".

L'aide se révèle actuellement un excellent instrument pour ouvrir les marchés, une bonne part de cette assistance étant liée à l'acquisition de produits exportés par le pays donateur. Comme les colonies de jadis, forcées d'acheter les biens manufacturés de la métropole, les bénéficiaires des crédits doivent dépenser jusqu'à 70 % d'un argent censé soulager la pauvreté et la malnutrition en biens d'équipement inadaptés et en produits industriels des généreux donateurs. Et s'ils osaient refuser d'acheter, ils se retrouveraient vite à genoux par la simple menace de supprimer les ressources dont ils dépendent toujours plus.

Ainsi conçue, l'aide est, en général, inutile aux pauvres du Sud pour la bonne raison que l'économie locale, qui seule peut les nourrir, n'a nul besoin d'autoroutes, de grands barrages, de semences hybrides, engrais et pesticides de la "révolution verte". Ces produits n'intéressent que l'économie globale qui s'étend aux dépens de l'économie locale, dont elle détruit l'environnement, dont elle désagrège les communautés, dont elle capte les ressources une à une: eaux, forêts, terres... et bras.

La crise de la dette du début des années 80 avait tari l'investissement privé dans les pays du Sud, et l'argent frais proposé par les banques multinationales du développement servait surtout au remboursement des intérêts sur les prêts que les pays débiteurs avaient contractés auprès des institutions privées. Tout cela a changé en quelques années. L'investissement privé dans certains pays du Sud - appelés désormais "pays émergents" - a progressé par bonds pour atteindre 200 milliards de dollars par an, dont la moitié en placements à long terme, l'autre moitié en fonds spéculatifs à court terme.

Cette augmentation massive s'explique en partie par l'inadéquation entre les immenses sommes d'argent disponibles aux Etats-Unis et dans les autres pays industriels, qui cherchent à se placer, et le manque d'opportunités dans les Etats développés. En partie aussi parce que l'on a instauré dans le monde entier des conditions on ne peut plus favorables aux sociétés multinationales: une abondante main-d'oeuvre non qualifiée, mais aussi des techniciens et cadres hautement qualifiés, à très bas prix. Ces sociétés ont, de surcroît, accès à tous les services financiers et aux dernières techniques informatisées de production et de gestion.

Qui plus est, l'Organisation mondiale du commerce (OMC) met désormais les pays du Sud dans l'obligation d'accepter tout investissement étranger, de traiter en "compagnie nationale" toute firme étrangère établie sur leur sol dans l'agriculture, les mines, l'industrie et les services, d'éliminer les droits de douane et quotas d'importation sur toute marchandise, produits agricoles y compris, et d'abolir les "obstacles non tarifaires au commerce" tels que la législation sur le travail, la santé et l'environnement qui risqueraient d'augmenter les coûts de production.

Aucun gouvernement, même au Nord, n'exerce plus de contrôle sur les entreprises multinationales. Si une loi dérange leur expansion, elles menacent de partir, et elles peuvent le faire sur-le-champ. Elles sont libres de courir la planète pour choisir la main-d'oeuvre la moins chère, l'environnement le moins protégé par la loi, le régime fiscal le moins onéreux, les subsides les plus généreux. Plus besoin de s'identifier à une nation ou de laisser un attachement sentimental (fût-il patriotique) entraver leurs projets. Elles se trouvent totalement hors de contrôle.

A mesure qu'un petit nombre de firmes s'emparent du marché mondial des biens qu'elles produisent et distribuent, la concurrence entre elles correspond de moins en moins à leur intérêt. La compétition réduit les marges; la coopération, en revanche, leur permet de renforcer leur emprise sur les gouvernements, et de faire face à l'opposition grandissante des mouvements populistes, nationalistes ou autres, qui voudraient réduire leur influence et leur pouvoir. De plus en plus, les firmes pratiquent l'intégration verticale, qui leur permet de contrôler chaque étape du fonctionnement de leur secteur, de l'extraction des minéraux, par exemple, à la construction d'usines, à la production de marchandises, au stockage, au transport vers les filiales étrangères, à la vente en gros et au détail. Elles s'assurent que ce sont elles qui fixent les prix à chaque étape, et non -comme elles le font croire- le marché.

Les transactions mondiales s'opèrent de plus en plus massivement entre les multinationales et leurs filiales. Il ne s'agit plus de commerce véritable, mais du produit d'une planification privée centralisée à l'échelle de la planète.

Notre avancée sur cette voie peut déboucher sur l'ère de planification centrale à l'échelle de la planète: le colonialisme global des firmes. Ces nouvelles puissances coloniales ne répondent de leurs actes et ne rendent compte qu'à leurs actionnaires. Ce ne sont guère que des machines à accroître leur profit immédiat.

Ce nouveau colonialisme des firmes transnationales risque fort d'être le plus impudent et le plus brutal que l'on ait jamais vu. Il pourrait déposséder, appauvrir et marginaliser plus de gens, détruire plus de cultures, causer plus de désastres écologiques que le colonialisme de jadis ou le développement des cinquante dernière années.

(Edward Goldsmith, Le Monde Diplomatique, Avril 1996)




 
Entretien avec Loïc Wacquant (2ième partie)

« C'est là le paradoxe de l'Etat pénal néolibéral : il s'affirme et se développe alors même que, sur le marché du travail et en matière de protection sociale, la force publique se dit impuissante et entend réduire son action. Le moins d'Etat économique et social appelle et nécessite le plus d'Etat pénal, auquel on demande d'endiguer les désordres générés par la dérégulation économique et le délitement du filet de protection sociale -et, dans le cas des Etats-Unis, de restabiliser un régime des castes en grand danger. Et les prisons font leur retour sur le devant de la scène. Le dernier quart de siècle a vu une croissance astronomique des arrestations par la police, des condamnations pénales par les tribunaux et des mises sous écrou en Amérique. Dans une période où la criminalité reste en gros stagnante puis décline fortement, le nombre de personnes incarcérées est multiplé par cinq : on passe de quelques 400 000 détenus en 1975 à 2 millions aujourd'hui. A cela s'ajoute l'expansion latérale de l'Etat pénal : 4,5 millions d'américains sont condamnés à la prison avec sursis, remis en liberté conditionnelle ou en attente de jugement. Au total, ce sont donc plus de six millions de personnes qui sont sous "main de justice", soit un homme sur vingt, un Noir adulte sur dix, et un jeune Noir de 18 à 35 ans sur trois.

Le deuxième retournement s'effectue sur le plan racial : c'est une réaction de rejet continué des Noirs Américains, qui voient une fois encore l'horizon de l'"intégration" se reculer au fur et à mesure qu'ils s'avancent. Ils accèdent certes au vote avec la Voting Rights Bill de 1965 ; la discrimination et la ségrégation ne sont désormais plus soutenues ou tolérées par la loi. Sur le plan des principes affichés, les Blancs acceptent de reconnaître leur égalité civique mais dans la pratique ils s'évertuent avec une vigueur redoublée à les tenir à distance sociale, spatiale et symbolique. On assiste ainsi à une extraordinaire migration de millions de Blancs des villes vers les banlieues où ils reconstituent un espace prospère et protégé de la "contamination" d'un groupe jugé indésirable. Les Blancs retirent leurs enfants des écoles publiques, qui s'enfoncent dans la spirale du déclin, et cherchent de plus en plus à se fournir en "biens publics", sécurité, santé, culture, transport, sur le marché privé plutôt qu'auprès de l'Etat local, qu'ils jugent désormais trop dispendieux. Au total, la division raciale rigide de la société américaine survit au soulèvement noir des années 60.

Pensez qu'en France, un jeune sur deux issu de l'immigration maghrébine vit maritalement ou se marie hors de son groupe d'origine alors qu'aux Etats-Unis 97 % des femmes noires épousent un Noir. L'endogamie de caste reste la règle en dépit du brouhaha médiatique autour de la multiplication des unions dites "multiraciales" : elles représentent 2,5 % des unions contre 0,5 % il y a trente ans.

La réaction sociale et raciale qui transforme l'Amérique est redoublée par une formidable réaction anti-étatique. Tandis que le patronat se mobilise contre un Etat régulateur qui protège les salariés des sanctions du marché du travail, les Blancs se mobilisent contre le volant assistantiel de l'Etat. Car les aides sociales sont perçues comme étant des privilèges accordés principalement à la population noire et qui tendent à perpétuer ses vices. La sociologue Jill Quadagno le montre dans un livre au titre là-encore révélateur, The Color of Welfare. Les classes moyennes et supérieures, les plus mobilisées électoralement, vont donc exiger que l'Etat réduise ses activités et ses financements sur le front social, afin de cesser de "pomper" leurs impôts pour subvenir aux besoins des "mauvais pauvres" des ghettos. La campagne de "dégraissage" de l'Etat social, lancée par Reagan au début des années 80 va s'amplifier jusqu'à l'abolition du droit à l'aide sociale, inscrite dans la loi depuis 1935, avec la "Loi sur la Responsabilité personnelle et le travail" de 1996, rédigée par les fractions les plus réactionnaires du Parti Républicain et paraphée par Clinton, Président d'apparence démocrate.

Le recul de l'Etat social aux Etats-Unis est tout à fait spectaculaire. La couverture des allocations chômage couvrait les deux tiers des salariés licenciés en 1975 ; ce n'est plus qu'un tiers vingt ans plus tard. Le nombre de bénéficiaires de la couverture médicale ne cesse de grimper pour atteindre 45 millions aujourd'hui. L'allocation aux femmes démunies avec des enfants, par exemple, diminue de 50 % en valeur entre 1975 et 1996, année où elle est remplacée par un programme d'"aide temporaire pour les familles dans le besoin" qui oblige les récipiendiaires à accepter un emploi sous-payé (c'est le fameux workfare) en contrepartie de leur allocation et qui limite à cinq ans au maximum tout au long d'une vie la durée des aides publiques. Il s'agit par ce mécanisme de pousser les plus vulnérables sur les segments inférieurs du marché du travail, dans des conditions dérogatoires au droit du travail, au droit salarial et au droit social.

Cette double réaction raciale et sociale va s'accompagner et s'amplifier par une vaste campagne dite de "loi et d'ordre" qui devient le thème-clé des politiciens conservateurs à la fin des années soixante puis des démocrates dix ans plus tard. Cette politique sécuritaire va servir à "restaurer" l'ordre dans la rue et dans les quartiers déshérités, c'est-à-dire à réprimer les mouvements de protestation des pauvres. Elle fournit en outre un exutoire commode à une hostilité raciale persistente qui ne peut plus se manifester de manière ouverte. Désormais illégitime et même sanctionné légalement, le sentiment anti-noir va pouvoir s'exprimer de manière indirecte à travers la démonisation et le dénigrement public des criminels et des prisonniers, rapidement identifiés au tueur ou violeur noir (à l'image de Willie Horton, ce criminel rendu célèbre par les publicités de George Bush lors de sa campagne présidentielle de 1988).

Aucune société, même l'Union soviétique du temps des goulags, n'a jamais utilisé son système pénal de manière aussi extensive et intensive à la fois. De fait, le taux d'incarcération affiché par les Etats-Unis aujourd'hui, avec 700 détenus pour 100 000 habitants, est proche de ceux affichés par l'Union soviétique à la fin des années 50 et double de celui de l'Afrique du Sud au plus fort de la lutte armée contre le régime d'apartheid, c'est-à-dire dans une situation de guerre civile et raciale. Il est intéressant d'observer que l'Union soviétique a connu une nette décrue carcérale jusqu'à la période de la Perestroïka puisque sa population incarcérée est tombée à environ 350 détenus pour 100 000 habitants en 1989. Depuis l'effondrement de l'Empire soviétique et la transition "démocratique" vers l'économie dite de marché, la Russie a doublé son taux d'incarcération, revenant au taux qu'elle affichait il y a 30 ans. Elle est aujourd'hui repassée juste devant les Etats-Unis avec 800 détenus pour 100 000 habitants. La France et la plupart des pays européens ont des taux d'incarcération oscillant entre 70 et 120 détenus pour 100 000 habitants, soit cinq à douze fois moins que les USA. Mais qui eux aussi ont doublé ou triplé au cours des trois décennies passé, soit depuis l'avênement du chômage de masse et du salariat précaire.

Pour mener à bien cette expansion vertigineuse du système pénal, il a fallu mobiliser des moyens financiers et humains sans précédent. Alors que les crédits pour les programmes sociaux, l'éducation et la santé stagnaient ou diminuaient, les budgets de la police, des services judiciaires et de l'administration pénitentiaire ont augmenté très rapidement - plus rapidement même que les crédits militaires sous Reagan et Bush. Durant la décennie 80, par exemple, le gouvernement fédéral diminue de 20 milliards de dollars les nouvelles autorisations de crédits consacrés au logement social; parallèlement les Etats accordent une rallonge de 15 milliards de dollars à leurs administrations pénitentiaires. Au point qu'on peut dire que le programme de logement social aux Etats-Unis, c'est les prisons. Car les établissements pénitentiaires accueillent la même clientèle qui ne trouve plus de logement social à l'extérieur : quatre prisonniers sur cinq sont issus des fractions les plus précaires et marginalisées de la classe ouvrière, avec un niveau d'éducation et un niveau de qualification professionnelle très bas : la moitié des admis en maison d'arrêt aux Etats-Unis n'avaient pas d'emploi à plein temps au moment de leur arrestation; 5 % seulement ont un niveau scolaire post-secondaire ; 15 % seulement sont mariés; les deux tiers proviennent de familles vivant en dessous de… la moitié du seuil de pauvreté.

Quand Bill Clinton affiche sa fierté de mettre "fin au Big Government", il ne fait pas référence à l'appareil pénal de l'Etat puisque la branche fédérale de l'administration pénitentiaire double ses effectifs et ses budgets durant ses présidences. Au total, les administrations pénitentiaires des cinquante Etats et les quelques trois mille administrations pénitentiaires des comtés, qui gèrent les maisons d'arrêt, comptent plus de 650 000 employés. Ce qui fait d'elles le troisième employeur du pays, juste derrière les deux firmes d'emplois temporaires, Manpower Incorporated et Kelly Services, et juste devant General Motors, la première firme au monde par le chiffre d'affaires. Mais, même en coupant les crédits du secteur social pour alimenter son secteur pénal, l'Etat n'est pas capable seul de faire face au flot de détenus que sa politique hyperrépressive génère : durant la décennie 80, il faut construire en moyenne un établissement pénitentiaire de 1500 places toutes les semaines. La nécessité matérielle, organisationnelle, et l'idéologie de la "marchandisation" convergent pour pousser à faire appel au secteur privé. À partir de 1987 émerge un marché de l'emprisonnement à but lucratif qui touche bientôt l'ensemble des biens et services liés à l'enfermement, de la conception des prisons, l'architecture, l'assurance et la construction, à la gestion quotidienne, gardiennage, alimentation, santé, en passant par le montage financier (on passe par le marché obligataire pour obtenir les fonds nécessaires et éviter de se présenter devant les électeurs pour faire augmenter les impôts). A la fin des années 90, une vingtaine de firmes se partagent un marché national de 150 000 détenus, soit trois fois la population carcérale de la France et les entreprises leader de cette industrie florissante comptent parmi les investissements les plus rentables sur le marché Nasdaq. L'approvisionnement des établissements en prisonniers lui- même est parfois pris en charge par ces firmes, avec la constitution d'un marché de l'import-export du détenu, puisqu'un certain nombre d'Etats et de comtés ont trop de reclus et cherchent des places tandis que d'autres ont délibérément construit en surcapacité de sorte à pouvoir ensuite vendre leurs "lits" disponibles. C'est ainsi que si vous êtes arrêté et condamné à la prison dans l'Etat d'Hawaï, vous serez envoyé purger votre peine au Texas, avec les conditions de contact avec la famille et donc les chances de réhabilitation qu'on imagine!

Les Etats-Unis ont en quelque sorte inventé une nouvelle technique de gestion de la misère qui consiste à la réguler par le biais d'une politique sociale transformée en tremplin vers le travail précaire et d'une politique pénale hyperactive visant à augmenter le prix des stratégies de fuite hors du marché de l'emploi précaire. Il s'agit en apparence d'un retour au 19ème siècle, si l'on considère la dérégulation économique et le démantèlement des protections sociales. Mais elle s'accompagne d'une vraie innovation politique : la formation d'un nouvel État, que je qualifie de libéral-paternaliste, car il est libéral pour les classes moyennes et supérieures, envers lesquelles il pratique le "laisser-faire et laisser-passer" et paternaliste quand il s'agit de gérer les conséquences de la dérégulation économique et sociale vis-à-vis des classes populaires déstabilisées par le retrait de l'Etat social : il entend contrôler et au besoin punir le comportement quotidien des classes précarisées en matière de travail, de famille, de scolarité, de sexualité, etc. Un exemple : dans le Wisconsin, on réduit l'aide sociale à une famille dont les enfants manquent d'assiduité à l'école ; on exclut du logement social un individu qui sort de prison s'il a été condamné pour infraction à la législation sur les stupéfiants.

L'Etat consent une débauche d'énergie sans précédent pour détecter et réprimer pénalement la petite et moyenne délinquance de rue dans les quartiers anciennement ouvriers sous prétexte de restaurer le "droit à la sécurité" des petits, au moment même où il accorde aux grands une impunité quasi-totale. Faut-il rappeler que les mêmes qui entendent appliquer la "tolérance zéro" en bas de la structure des classes montrent la plus grande mansuétude pour la délinquance d'entreprise et pour la criminalité d'Etat, pourtant avérée et infiniment plus grave et couteuse. »

Loïc Wacquant

Prisons de la misère (Raisons d'agir Editions, 1999).
Il s'apprête à publier Punir les pauvres (Agone).

Ses travaux portent sur l'inégalité urbaine, la domination raciale, l'usage de la prison comme outil de gestion de la misère dans les sociétés avancées et la théorie sociologique.

jeudi, mars 20, 2003
 
LES DEMI-VÉRITÉS QUI DEVIENNENT DES AFFIRMATIONS

«L'administration Bush a requis les services de cabinets de relations publiques (Hill & Knowlton's, Rendon Group, etc.) pour répandre diverses allégations à propos de l'Irak et les répéter sans relâche dans la presse.»

Ce phénomène est largement plus problématique pour les citoyens américains qui tentent de comprendre en s’informant avec leurs réseaux nationaux de radios, de télévisions et de journaux (dans une moindre mesure, il est vrai, pour la presse écrite qui est davantage plus critique, étant donné les lois sur la concentration des médias écrits).

Nous pouvons, à présent, énumérer une série de mensonges sur la situation réelle de l’Irak.

En voici une aperçue sommaire :

- «En 1991 l'Irak a massacré des Chiites qui s'étaient soulevés contre le régime. De 30 000 à 60 000 Chiites ont été tués.»

Après le soulèvement populaire, puisque les Américains ne voulaient pas d'un pouvoir dominé par les Chiites, ils se sont encore servit de Saddam, comme ils l’avaient fait auparavant pour combattre et tenter de renverser le gouvernement iranien et la révolution khomeyniste, mais cette fois-ci, il le firent par interposition, en «desserrant le blocus autour de la garde républicaine et ont permis l’utilisation des armes de destruction massive, des missiles sol-sol, de l'aviation, tout ce qui était interdit par les accords de cessez-le-feu, pour réprimer le soulèvement dans le sang.»


- « Saddam Hussein a gazé plus de 5 000 Kurdes à Halabé en 1988 »

Lorsque les que les Américains cessèrent de soutenir Saddam Hussein, le massacre d'Halabja fut attribué aux Irakiens.

Par ailleurs, dans le Washington Post du 4 mai 1990 on pouvait lire que «l'affirmation iranienne selon laquelle la plupart des victimes d'Halabja a été empoisonnée par du cyanide a été considérée comme un élément clé [...]. Nous savons que l'Irak n'utilise pas de gaz cyanide. Nous avons une très bonne connaissance des agents chimiques que les Irakiens produisent et utilisent, et nous savons ce que chacun ne fait pas.»

«Un professeur à l'Army War College qui participa à la rédaction du rapport, rappela dans le New York Times que le massacre d'Halabja était un crime de guerre, probablement commis par l'armée iranienne, et non un crime contre l'humanité commis par l'armée irakienne.»


- «Saddam prétend qu'en 1998, les inspecteurs de l'ONU étaient des espions.»

Le New York Times mentionna en janvier 1999 que «des officiels états-uniens ont déclaré que des espions américains ont travaillé secrètement dans les équipes d'inspecteurs des Nations Unies.»

Le but principal était de «pénétrer les services de renseignement irakiens et suivre les mouvements du leader irakien Saddam Hussein, selon des sources des États-Unis et de l'ONU».

L’opération dura 3 ans, et elle fut menée à l’insu des Nations Unies. On se servit alors de la réticence de l’Irak, pour l’accuser de ne pas collaborer ou de refuser les inspections.

Ce qui expliquerait que

- «les inspecteurs de l'ONU ont été expulsés par l'Irak, en 1998.»

«Informé d'une campagne de bombardement imminente, Richard Butler, le chef des inspections de l'époque, a décidé de retirer son personnel.»

Confirmant qu'il s'agit bien d'un départ volontaire et non d'une expulsion, USA Today du 17 décembre 1998 rapporte que «l'ambassadeur russe, Sergei Lavrov, a critiqué Butler pour son évacuation des inspecteurs d'Irak, mercredi matin, sans demander l'autorisation au Conseil de sécurité».

On prétendait Saddam Hussein avait chassé les inspecteurs afin de reconstituer son arsenal à l'abri des regards.


- Depuis 2003, l'Irak disposerait de missiles à longue-portée, interdit par les conventions internationales.

Les missiles irakiens Al-Samoud 2 seraient des missiles à longue-portée. « En octobre 2002 déjà, Bagdad avait déclaré que certains essais avaient dépassé la limite de 150 km.»

«Hans Blix aurait annoncé en janvier que 40 essais avaient été effectués sur les missiles al-Samoud 2. Treize tirs auraient dépassé les 150 kilomètres autorisés par la résolution 687 et seul un tir aurait atteint 182 kilomètres. Le dépassement des 150 km est dû, selon Tarek Aziz vice-Premier ministre irakien, au fait que ces tests ont été effectués avec des vecteurs non chargés (ils peuvent transporter jusqu'à 300 kg de charge) et non équipés de dispositifs de guidage.»

L'Irak représenterait « supposément » une menace pour ses voisins, et surtout pour Israël.


- «L'Irak n'est pas autorisé à survoler les "zones d'exclusion aérienne" recouvrant les 2/3 de son territoire.»

«Au regard du droit international et en vertu de l'article 51 de la Charte des Nations Unies, l'Irak conserve le droit de se défendre sur l'ensemble de son territoire, y compris au-dessus des zones déclarées «d'exclusion aériennes» par les États-Unis.

On donne une apparence de légitimité aux raids aériens britanno-états-uniens contre les positions défensives irakiennes dans les zones d'exclusion aérienne.»


- «La guerre permettra de désarmer efficacement l'Irak.»

«De 1991 à 1998, la première série d'inspections a permis d'éliminer bien plus d'armes que les six semaines de bombardements. En 1994, l'AIEA se déclarait convaincue que, par suite des mesures de destruction, d'enlèvement et de neutralisation, qui ont été prises jusqu'ici, il n'est matériellement plus possible à l'Iraq de produire des armes nucléaires.»

«De 90 à 95 % des capacités en armes de destruction massive ont été éliminées, et ce de façon vérifiable» The Guardian.







vendredi, mars 14, 2003
 
Amir Taheri Gulf News (Dubaï)

Y a-t-il une armée irakienne ?

«Sur le papier, c'est une armée de 460 000 hommes répartis en 23 divisions qui a bénéficié depuis 30 ans de 23 % du budget national. En réalité, seules huit divisions sont pleinement opérationnelles. Saddam n'ose pas renforcer son armée car il craint qu'elle ne le renverse pour négocier avec les États-Unis. En effet, en raison des purges et de l'origine chiite de la majorité des conscrits, Saddam n'est pas populaire chez les militaires irakiens. De plus, il n'a plus l'aura d'un vainqueur, mais celle d'un perdant. En outre, l'armée irakienne n'a jamais été capable de se construire une stratégie efficace. Elle est coincée entre deux cultures militaires, celle des Soviétiques et celle des armées franco-britanniques et fait, en plus valider toutes ses décisions par Saddam. Cette situation lui a coûté de nombreuses défaites lors des différentes guerres.

L'armée irakienne n'est pas prête à mourir pour Saddam, mais elle est prête à le faire pour que l'Irak ne devienne pas une «colonie américaine». Elle est donc tout à fait susceptible de renverser le dictateur, mais il est important qu'une autorité provisoire irakienne soit prête à exercer le pouvoir dès que la fin de Saddam semblera proche afin que l'armée stoppe les combats.

Saddam peut certes compter sur d'autres forces que l'armée pour combattre pour lui. Il dispose de forces parallèles, comme la garde républicaine ou sa garde personnelle, mais ce ne sont pas non plus des forces fidèles ou alors elles sont plus efficaces dans la répression contre la population que dans une bataille.

Parler de guérilla urbaine n'a donc aucun sens.

Saddam et son gang n'ont rien de guérilleros. Ce sont des hommes habitués au luxe, au cognac, aux vêtements de grands couturiers et aux havanes. La seule chance de ces hommes est que les États- Unis perdent politiquement là où ils gagnent militairement et qu'ils apparaissent non comme des libérateurs, mais comme des occupants. Les planificateurs de l'attaque américaine doivent donc faire très attention à cette question.»

La stratégie repose donc sur le principe qu’il faut susciter le maximum d’opposition de la part d’une armée et d’un pays, dont on exagère la menace et la puissance, afin de déployer des forces démesurées, pour s’assurer une victoire fracassante, et ainsi montrer aux prochains adversaires que rien ne sera épargné lorsque viendra leur tour.




mardi, mars 11, 2003
 
Marcel Gauchet

L’utopie et le monde idéal des libertariens émergeraient à la suite de l’élimination complète de l’État.

Enfin nous retrouverions notre pleine liberté et notre véritable autonomie.

Selon cette logique, si je ne veux pas d’enfants, par conséquent, on ne doit pas me spolier une partie de mon salaire pour éduquer et soigner les enfants des autres citoyens.

Penser autrement, mais surtout en acceptant les décisions que prend l’État à notre place, c’est accepter la violence et le totalitarisme.

Questionnons-nous plutôt sur le caractère psychotique et paranoïaque de ces individus qui se voient persécuté à un point tel, qu’il vont utiliser des mots comme violence et totalitarisme, de manière si imodérée et hors de propos.

Chez ces gens, il se produit des réflexions économiques d’une grande qualité. Par contre cette discipline ne co-habite pas vraiment bien avec la sociologie.

Les idées suivantes semblent, à propos de la liberté et de l’autonomie, un peu moins primitive et mentalement moins subjective et malsaine.

« Les sociétés se constituent toujours par leur rapport à l’altérité. Le monde humain s’instituait et se comprenait avant l’apparition de l’écriture par opposition au monde des dieux.» C’est le monde de l’hétéronomie.

Dans le monde de l’autonomie qui suppose une organisation politique, c’est la différence qui existe entre l’État et la société qui retrouve cette fonction. L’État est l’autre de la société, qui permet à la société de se constituer comme ensemble autonome.

De sorte que c’est « l’affaiblissement des liens sociaux, qui permet de considérer les individus comme des êtres indépendants, (et cela) n’est possible qu’à partir du moment où le pouvoir se place à l’extérieur de la société sous la forme de l’État.»

Cette idée contredit notre représentation de la liberté individuelle car nous considérons que l’émancipation se gagne contre l’autorité et l’oppression incarnées par l’État. Le développement de l’État-providence prouve le contraire: il n’y a pas de liberté sans une forte présence de l’État.

Il est vrai que le rôle de l’État est alors défini par sa capacité à faire face à l’avenir, à aider la société à s’adapter aux changements, à accompagner ses mutations. L’individu n’est donc pas aussi libre qu’il le croit et même pour garantir sa liberté, il demande un pouvoir de plus en plus puissant.

Ainsi l’autonomie des personnes n’est pas concevable sans l’existence d’un lien collectif.»




lundi, mars 10, 2003
 
Les déchets " High-tech " déversés sur l'Asie.

« Dans le cadre de la gestion des déchets à l'échelle mondiale, les déchets électroniques, ou E-déchets, représentent l'expansion la plus rapide.

Il ne s'agit pas seulement d'une crise en termes de quantité mais aussi d'une crise provenant de la nature même des composants, tels que le plomb, le béryllium, le mercure, le cadmium et les retardateurs de flamme à base de brome, qui constituent à la fois des menaces pour l'environnement et pour les travailleurs les manipulant. Mais jusqu'à présent, les secteurs industriels concernés, les gouvernements et les consommateurs n'ont pris que de faibles mesures concernant ce problème de plus en plus menaçant.

Ce rapport révèle une des principales raisons pour lesquelles les Etats-Unis n'ont pas su répondre à l'heure actuelle à ce problème de façon satisfaisante, loin s'en faut.

Plutôt que d'aborder le problème de front, les Etats-Unis ainsi que les autres pays développés, qui pourtant disposent de la majorité des produits électroniques et génèrent le plus de E-déchets, ont préféré utiliser une porte de sortie plus commode, et jusqu'à présent secrète, celle d'exporter ce problème vers les pays asiatiques en développement.

Pourtant, le commerce de ces déchets électroniques porte une atteinte sérieuse aux populations les plus démunies d'Asie.

Les incinérations à ciel ouvert sans filtrage, les bains d'acide et les déversements de produits toxiques sont autant de pollutions de l'air, de la terre et des eaux, et exposent aux poisons hommes, femmes et enfants des couches les plus pauvres d'Asie.

Les coûts de ce commerce, en termes économiques et en termes de santé publique, sont immenses, et en raison même de cette exportation vers l'Asie, ne sont pas supportés par les consommateurs des pays occidentaux ni par les intermédiaires du secteur qui profitent de ce commerce.

L'exportation de ces déchets électroniques demeure un secret inavouable au sein de la révolution " high-tech ".

Les études ont été délibérément évitées par l'industrie de l'électronique, ainsi que par les autorités gouvernementales et par ceux qui sont impliqués dans le recyclage des déchets électroniques.

Cette négation du problème, souvent délibérée, a été facilitée par l'utilisation cynique et toujours en vogue pour ces échanges de l'étiquette " recyclage ".

Le système américain actuel a commencé à être en faillite avant même que l'électronique n'entre sur le marché. D'abord, les fabricants ont toujours refusé d'éliminer les substances dangereuses ou de concevoir le démontage des pièces. Ensuite, les politiques gouvernementales n'ont pas réussi à rendre les fabricants responsables de la gestion de leurs produits arrivés en fin de vie. Par conséquent, finalement, les consommateurs sont les bénéficiaires involontaires de ces produits toxiques abandonnés par ceux-là mêmes ayant les plus grandes compétences pour éviter ces problèmes. Confronté à peu de choix, le consommateur va sans hésiter se tourner vers le recyclage. Mais il apparaît trop fréquemment que cette apparente solution a pour simple conséquence d'engranger d'autres problèmes, particulièrement lorsque les déchets sont toxiques.

Bien qu'il existe de nombreux spécialistes du recyclage de déchets électroniques qui adhèrent aux principes d'une éthique environnementale, la mettent sincèrement en pratique et tentent de faire de leur mieux pour trouver des solutions en amont, il y a également beaucoup d'autres professionnels du secteur qui, bien qu'affichant une politique de recyclage, propose de fausses solutions, soit en exportant directement le recyclage, soit de manière indirecte via des intermédiaires. Ainsi, selon des sources sûres émanant du secteur industriel du recyclage, on estime que 50 à 80 % des déchets électroniques qui ont été collectés pour recyclage dans l'Ouest des Etats-Unis n'ont en fait pas été recyclés sur place, mais très rapidement placé dans des porte-conteneurs vers des destinations telles que la Chine. Même les professionnels du secteur les mieux intentionnés ont dû participer malgré eux à ce commerce dommageable en raison des réalités du marché. Ils savent que la véritable solution réside dans une responsabilisation des producteurs.

Peu d'entre nous réalisent que lorsqu'ils payent quelqu'un pour enlever l'ordinateur devenu obsolète, dans l'espoir qu'il soit recyclé, celui-ci pourrait en fait se retrouver en Chine ou dans quelques autres destinations du fin fond de l'Asie. Bien que ce secret ait été bien gardé de la plupart des consommateurs, cette " solution " de l'exportation est une pratique courante depuis de nombreuses années. Mais jusqu'à présent, personne, pas même de nombreux professionnels du recyclage, ne semble préoccupé du sort de ces déchets " made in usa " en Asie, ni même de savoir à quoi ressemble vraiment le " recyclage " en Asie. Et il est clair que peu de monde veut le savoir. Heureusement les preuves résidant dans ce rapport vont permettre de séparer ceux parmi les professionnels du recyclage qui croient en une solution meilleure pour l'environnement de ceux parmi les intermédiaires ne s'intéressant qu'à un profit rapide et facile.

Il paraît de plus en plus évident qu'une enquête sur le terrain aurait dû être menée depuis longtemps. Le Réseau d'Action de Bâle (BAN, Basel Action Network), un réseau mondial d'observation spécialisé dans le commerce de produits toxiques, avec le soutien d'organisations membres d'un autre réseau d'action, " ne Pollue pas l'Asie " (Waste Not Asia) ainsi que " la Coalition de la Silicon Valley contre les produits toxiques " (Silicon Valley Toxics Coalition), une coalition partisane d'une industrie de pointe propre et sûre, ont conduit une enquête qui constitue les fondements de ce rapport ainsi que d'un film l'accompagnant.

Les conclusions présentées concernant la Chine, l'Inde et le Pakistan devraient servir d'alarme et constituer un appel fort pour des changements radicaux dans les politiques et les pratiques des Etats-Unis.

D'après les précisions et les illustrations de ce rapport, les enquêtes sur le terrain révèlent des opérations de recyclage des déchets électroniques extrêmement dangereuses entraînant une pollution aussi bien de l'air, de l'eau que des sols des pays asiatiques concernés. Ces opérations sont plus que susceptibles de porter sérieusement atteinte à la santé humaine. De vastes quantités de déchets électroniques, à la fois dangereux et irrécupérables, sont simplement brûlés ou déversés dans les champs de riz, les canaux d'irrigation ou le long des voies navigables.

La libre circulation des déchets dangereux abandonne les populations pauvres du monde au choix intenable entre la pauvreté ou l'empoisonnement, choix que personne ne devrait avoir à faire.

Les exportations de E-déchets vers l'Asie sont entièrement motivées par de simples considérations économiques au niveau mondial.

Dans une optique libérale, les forces du Marché, si laissées livrées à elles-mêmes, imposent que les déchets toxiques aillent toujours en diminuant à condition que la voie économique soit exempte de la moindre résistance.

Or, si laissées sans contrôle, les déchets des pays riches vont se déverser sur les pays les plus pauvres où la main d'oeuvre est bon marché et où les normes environnementales et professionnelles sont inadaptées.

Cela n'a pas été sans difficultés que de réagir aux effets injustes et non durables de la libre circulation des déchets électroniques avec l'élaboration d'un traité international connu sous le nom de la Convention de Bâle, créé en 1989. Et c'est également pour ces raisons que les signataires de la Convention de Bâle de 1994 ont consenti à une interdiction totale des exportations de déchets dangereux des pays riches vers les pays pauvres, et ce quelles que soient les raisons, y compris pour le recyclage.

La Convention de Bâle appelle tous les pays à réduire au minimum leurs exportations de déchets dangereux, et dans la mesure du possible, à gérer leurs problèmes de déchets à l'intérieur de leurs frontières. En effet, il s'agit d'une obligation pour les pays signataires de la Convention de Bâle, indépendamment des technologies de gestion des déchets du pays importateur.

On pourrait penser qu'un pays comme les Etats-Unis serait le plus à même de remplir et de mettre en application cet appel à l'autosuffisance dans la gestion des déchets. Mais jusqu'à présent, les Etats-Unis sont le seul pays développé à ne pas avoir ratifié la Convention de Bâle. En fait, les autorités américaines ont activement travaillé à faire échouer, puis à affaiblir la Convention de Bâle sur l'interdiction des exportations des déchets dangereux. La politique du gouvernement américain apparaît comme étant destinée à promouvoir la sortie de ce problème des déchets par la porte dérobée de l'Asie.

Non seulement les Etats-Unis n'ont pas ratifié la Convention de Bâle, mais en fait, le gouvernement américain a expressément exclu les E-déchets inclus dans la Loi sur le rétablissement et la conservation des ressources (Resource Conservation and Recovery Act) du champ d'application des rares lois existantes en la matière pour protéger les pays importateurs (obligeant l'enregistrement préalable de tout navire transportant des matières dangereuses).

Lorsqu'ils sont interrogés, les agents de l'Agence américaine pour la protection de l'environnement (United States Environmental Protection Agency, EPA) admettent que l'exportation fait effectivement partie de la stratégie américaine d'élimination des déchets électroniques et que le seul sujet d'inquiétude pour les Etats-Unis pourrait être celui de savoir comment assurer des normes environnementales minimales à l'étranger.

Mais ce type de raisonnement contredit la réalité des conditions des pays en développement et ignore de façon commode l'incapacité de l'industrie électronique à concevoir leurs produits de façon à ce qu'ils soient exempts de risques pour le recyclage n'importe où dans le monde. Tant que les produits électroniques continuent de contenir une certaine quantité de produits chimiques toxiques et tant qu'ils sont conçus sans penser à leur nécessaire recyclage, ils constitueront toujours une menace dès qu'ils deviennent obsolètes. Tels que les produits électroniques sont actuellement constitués, les opérations de recyclage des E-déchets continueront de générer des résidus et des émissions polluants, et ce quel que soit le pays chargé du recyclage.

Ainsi, même si la Chine, l'Inde ou le Pakistan étaient en mesure de disposer des technologies de pointe adaptées, et de posséder les ressources et les infrastructures nécessaires pour faire fonctionner de manière optimale de telles technologies, il ressort que l'exportation de tous les déchets électroniques vers l'Asie représenterait néanmoins une exportation injuste et inappropriée de la pollution vers une région particulière du globe simplement parce qu'elle est plus pauvre que les autres.

Il est ironique de savoir que les Etats-Unis sont le premier pays à avoir reconnu et soutenu le principe d'une justice de l'environnement. Ce principe stipule qu'aucun peuple, que ce soit en raison de sa race ou de son statut économique ne doit être contraint à supporter des risques environnementaux de manière disproportionnée. Alors que les Etats-Unis ont commencé à mettre en place des programmes pour éviter des injustices environnementales à l'intérieur de leurs frontières, la politique américaine a en fait soutenu de telles injustices au niveau international.

La politique américaine courante d'encourager " la rapide et sale voie " de l'exportation, cachée sous le vocable politiquement correct du " recyclage ", ne constitue pas seulement un affront au concept de justice de l'environnement mais aussi aux principes de la responsabilité des fabricants, de la production propre et de la prévention de la pollution. De telles exportations étouffent l'innovation nécessaire pour résoudre le problème à sa source, à savoir en amont du secteur au niveau de la conception et de la fabrication. Tant que les fabricants peuvent esquiver les coûts finaux de leurs produits dangereux via l'exportation vers l'Asie, ils peuvent reporter sans complexe à plus tard la mise en place de techniques innovantes pour s'assurer que leurs produits soient moins toxiques et ne constituent plus un fardeau pour la planète. Ceci est particulièrement vrai pour les produits électroniques en raison de leur toxicité et de leur rapide obsolescence.

À cet égard, l'industrie électronique aux Etats-Unis n'a manifesté, dans une large mesure, que peu d'intérêt à ce problème des déchets, et n'a évolué que de manière très lente pour tenter de résoudre ce problème à sa source, c'est-à-dire la conception de matériels écologiques exempts de produits toxiques. À la place de cela, l'industrie du secteur électronique, soutenu par le gouvernement, a préféré adopter la technique de l'autruche, désirant aussi longtemps que faire se peut rester dans une logique du profit grâce à la facilité de l'exportation du problème.

Comme résultat de cette pratique, les gouvernements sur place et les consommateurs doivent faire face à une situation intenable. Nous sommes laissés avec bien peu d'alternatives morales et durables pour la gestion de ces E-déchets. La confiance accordée à la politique du recyclage plutôt qu'à celle de l'enfouissement des déchets, nécessite une sérieuse remise en question parce que cette politique, menée sans action réfléchie, peut résulter en d'encore plus considérables quantités de déchets électroniques irresponsables exportés en Asie.

Ces pressions incitant à l'exportation des E-déchets deviennent maintenant d'autant plus fortes que les États de Californie et du Massachusetts viennent d'interdire l'enfouissement des moniteurs à tube cathodique (CRT, cathode-ray tube), et risquent de l'être encore plus lorsque l'agence pour la protection de l'environnement (EPA) va émettre de nouvelles lois pour la gestion des E-déchets au niveau national.

Même si les Etats-Unis et l'industrie électronique peuvent agir de manière irresponsable, nous, citoyens américains, petits commerces et consommateurs pouvons insister pour l'élaboration d'une voie alternative.

Une avancée en la matière a été annoncée par l'Union Européenne. Ces 15 pays membres de l'Union Européenne ont d'ores et déjà mis en application la Convention de Bâle et ont interdit l'exportation de déchets dangereux vers des pays en voie de développement pour quelques raisons que ce soit. Ils ont également établi des règles écrites destinées à s'assurer que les fabricants soient considérés comme responsables pour le cycle de vie entier de leurs ordinateurs produits, soient obligés de reprendre à leurs frais les ordinateurs et autres appareils électroniques, et de plus, doivent se mettre d'accord pour établir un calendrier précis pour l'élimination progressive des produits toxiques incorporés.

Le Japon a également fait un pas en avant pour résoudre le problème en instituant des critères de conception en amont du secteur et en obligeant à la création de programmes de réflexion.

Ainsi, les Etats-Unis constituent non seulement la principale entrave à la Convention de Bâle, mais aussi prennent de plus en plus de retard dans l'effort mondial destiné à rendre les fabricants responsables des effets de leurs produits tout au long de leur cycle de vie.

Maintenant que nous avons aperçu la face sombre du problème des E-déchets, nous devons envisager un nouvel législation sur le modèle européen. Nous ne pouvons plus prétendre ignorer le sort d'une large proportion de nos produits électroniques mis au rebut. Nous ne pouvons plus permettre leur déversement sur des côtes étrangères. La véritable réponse réside très certainement non pas dans l'exportation de nos problèmes vers ceux étant les moins à même de pouvoir les gérer, mais dans la recherche de solution à la source du problème.

Résumé des conclusions :

- Des millions de tonnes de déchets électroniques (E-déchets) provenant d'ordinateurs devenus obsolètes sont générés chaque année aux Etats-Unis dont une part importante est exportée, estimée de 50 à 80 % des déchets collectés pour être recyclés.

- L'exportation de ces déchets vers l'Asie existe en raison de la main d'oeuvre bon marché et de l'absence de règles environnementales contraignantes, et parce que ces exportations sont toujours légales aux Etats-Unis.

- Le recyclage des E-déchets ainsi que les opérations d'élimination que l'on peut trouver en Chine, en Inde, ou au Pakistan sont extrêmement polluants et potentiellement très dangereux pour la santé humaine. Citons par exemple l'incinération à ciel ouvert des déchets plastiques, l'exposition aux soudures toxiques, l'acide déversé dans les rivières et des déversements sauvages généralisés.

- Contrairement à tous les principes d'une justice de l'environnement, les Etats-Unis favorisent l'exportation des E-déchets vers les pays en développement plutôt que de les interdire.

- Alors que la Chine vient d'interdire l'importation de déchets électroniques, les Etats-Unis refusent de respecter cette interdiction.

- À cause d'une attitude irresponsable de la part du gouvernement fédéral américain, et des industries du secteur électronique, les consommateurs, le secteur du recyclage ainsi que les gouvernements des pays importateurs sont confrontés à une situation laissant peu de marges de manoeuvre qui soient à la fois viables et durables.»

(Campagne pour des ordinateurs propres, Clean Computer Campaign, le 25 février 2002)


vendredi, mars 07, 2003
 
Le Soleil (J.-Jacques Samson)

«Le Parti québécois, en plus de consolider les monopoles syndicaux dans le secteur public, a accru depuis 20 ans le pouvoir des dirigeants des centrales en leur conférant par exemple des sièges de choix aux conseils des organismes gouvernementaux et en faisant d'eux ses partenaires privilégiés dans les sommets de toutes sortes. Le PQ a élargi ce rapport de force en accordant à peu près le même statut aux groupes communau-taires et aux représentants des prestataires de la sécurité du revenu. Leur rayonnement dépasse de loin, grâce à cette complicité politique, celui des chefs syndicaux dans les sociétés voisines en Amérique du Nord.»

N'importe quoi !

Certains salariés devraient plutôt remercier les groupes communautaires de protéger leurs salaires, étant donné que plusieurs employés subiraient une baisse de leurs revenus, car certaines tâches ne créent plus beaucoup de valeurs ajoutées et de richesses. Si presque tous les prestataires devaient exécuter un nombre d’heure de travail par semaine, on assisterait à une forte baisse des salaires dans plusieurs milieux de travail.

On le constate abondamment avec le phénomène du bénévolat. Des gens vont offrir leurs services dans des foyers pour personnes âgés, dix années ont passé et ils n’ont pas encore été engagés. Même si beaucoup d’entre eux sont devenus compétents.

Par contre, on leurs offres généreusement le repas du midi. Sans compter que beaucoup d’employés les regardent avec condescendance, quand ce n’est pas carrément du snobisme. Quoi ! ce ne sont pas d’authentiques être humains, car ils ne sont pas des travailleurs ?

Et, que dire des inactifs.




mercredi, mars 05, 2003
 
Désespoir (Virus)

Le texte suivant provient d’une chanson de Jérôme Minière

«Les années 90 ont la peau lisse, un trop plein de crème solaire, de pshït à la citronnelle et de produits chimiques. Mais sous cette soyeuse enveloppe se cachent des organes dégueulasses, pourris par les vues à court terme, l’obsession de l’argent et le cynisme.

Je ne suis qu’un moustique…

Il m’est venu l’idée que nos piqûres, bien que d’apparence ridicule, peuvent permettre à un virus fou de s’introduire sous l’épiderme et de se frayer un chemin jusqu’aux organes les plus pures. Ainsi ce grand corps si préoccupé de son apparence ne verra pas venir cette révolution souterraine. Il ne pourra inventer ni produit chimique, ni pshït-pshït.

Notre seule chance c’est l’intrusion, l’installation et la prolifération, afin de nettoyer ce grand corps bronzé de l’intérieur. Alors dans ce cas je ne peux nier que les années 2000 risquent d’avoir la peau lisse, mais par contre, je peux jurer que sous cet épiderme pasteurisé et sans âme, tout sera chambardé.»

Si on le couple avec le prochain texte, on arrive à un résultat intéressant.

«C'est habités par une stupeur historique sans équivalent, mus par un scepticisme inguérissable – pour ne pas dire une immense "gueule de bois" métaphysique – que nous avons entrepris de congédier ce siècle-là. [...]

D'un épisode à l'autre, d'un massacre à l'autre, d'une folie à l'autre, ont été progressivement "désactivés" [...] des principes, convictions ou espérances qui organisaient notre façon d'habiter l'Histoire depuis les Lumières, voire depuis plus longtemps encore. Leur disparition ou, pire, leur compromission avec le mal, a creusé une série de vides, désigné des promesses d'échec, révélé des impasses, nous vouant au bout du compte à une sorte d'exténuation morale et au désengagement soupçonneux.
Quand ce n'est pas à ce nihilisme commode qui, à tout prendre, choisit de se réfugier dans l'amnésie. [...]

Sans en avoir conscience, aveuglés par le présent, nous avons cheminé d'un effondrement mental à l'autre. Héritiers du désastre, nous sommes aujourd'hui les orphelins de ce que Hans Jonas appelle le "principe espérance".»

La Refondation du monde par Jean-Claude Guillebaud





mardi, mars 04, 2003
 
Le couteau sur la gorge

«Les États-Unis auraient placé sur écoutes les délégations du Conseil de sécurité de l'ONU. Selon The Observer, qui publie une note interne de la NSA, la décision aurait été prise par Condoleezza Rice, au Conseil national de sécurité.

Si les interceptions de communications diplomatiques ne sont pas exceptionnelles, elles sont cependant formellement prohibées à l'encontre d'États alliés. En l'occurrence, la décision de surveiller les délégations françaises et allemandes est dirigée contre des pays membres de l'OTAN.

Pour le clan Bush, le droit international n'est pas issu d'un contrat entre nations, mais d'un rapport de forces et, précisément, les États-Unis sont les plus forts.

En 1991, lorsque l'ambassadeur du Yémen (alors membre non- permanent du Conseil) avait voté contre la Première guerre du Golfe, l'ambassadeur des États-Unis s'était levé pour venir lui dire à haute voix : «Vous venez de prononcer le "Non" le plus coûteux de l'histoire de votre pays». Immédiatement Washington annulait les 70 millions d'aide à ce pays pauvre.»

Maniant à la fois la carotte et le bâton, les États- Unis ont, au cours des dernières semaines, proposé à chaque membre non-permanent des aides économiques et proféré des menaces de rétorsion. Ainsi, le Pakistan s'est-il vu proposé l'annulation d'une dette d'un milliard de dollars et le Chili s'est-il vu menacé de surtaxes à l'importation.»




 
Publicité

«Une campagne sans précédent en prélude au conflit irakien. Ex-publicitaire à succès, aujourd'hui sous-secrétaire d'Etat chargée des relations publiques, Charlotte Beers dispose d'un budget de 15 millions de dollars pour faire passer le message de l'administration Bush.

(…) Le Congrès lui a accordé il y a dix-huit mois une enveloppe de 520 millions de dollars, selon le New York Times, pour concevoir des campagnes à destination des «populations hostiles».

À la veille d'un éventuel conflit en Irak, l'administration Bush a lancé une campagne de relations publiques qui semble avoir atteint son paroxysme.

On n'a jamais vu un effort de cette ampleur», constate Youssef Ibrahim, expert au Council on Foreign Relations, un think tank (laboratoire d'idées) basé à New York. Des outils comme Voice of America ou Radio Free Europe, créés par le Congrès américain au début de la guerre froide à destination notamment de l'Europe et du Moyen-Orient, paraissent aujourd'hui insuffisants au gouvernement Bush.

Pourtant le Pentagone ne renonce pas à ses méthodes traditionnelles. Il étudierait la possibilité d'appliquer une directive «I. 0.» (Information Operations) – qui autorise l'armée américaine à mener des opérations de propagande dans certains pays alliés. L'affaiblissement des mosquées et écoles religieuses considérées comme des viviers de l'islamisme et de l'anti-américanisme en Asie, en Europe et au Proche-Orient, l'organisation de manifestations pro-américaines ou la rémunération de journalistes en échange d'articles favorables figureraient en bonne place dans cette note.

La publicité, c'est bien connu, utilise des techniques plus subtiles que la propagande.»





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